HISTOIRE

 

Préhistoire
De la Gaule à la France -
Moyen âge et temps modernes

Calamités et guerres de religion
Les communes
L'agriculture
Forêts
L'industrie
Le désenclavement
L'éducation

(écrit par Mme Yvette Rouveyre)

PREHISTOIRE

On trouve des traces de l'homme sur le Vercors très loin dans le temps puisque déjà entre les dernières glaciations, il y a 100 000 ans, des Néanderthaliens ont vécu et chassé dans le Val de Lans.
En ce qui concerne nos communes, l'abri de Bobache, fouillé en 1912, a livré quelques objets de silex appartenant à la période azilienne, fin de la dernière glaciation (-10 000). Dans un environnement de steppes et d'arbres clairsemés, des chasseurs nomades traquaient -entre autres- la marmotte pour sa chair et sa fourrure.
Plus tard au Mésolitique, entre -6 250 et -4 500, la forêt se développe et sa densité gêne la circulation des hommes et le succès de leurs chasses. Aussi des groupes de chasseurs nomades recherchent-ils en été les zones giboyeuses et peu boisées des hauts-plateaux du Vercors. On a retrouvé des traces de leurs migrations annuelles dans un abri sous roche près du Pas de la Charmate où ils faisaient étape près d'un point d'eau à peine quelques jours par an, mais pendant plusieurs millénaires. Ils chassaient principalement le bouquetin mais ne dédaignaient pas le chamois, le cerf et le sanglier. Ils fabriquaient de très petites pointes de silex qui armaient harpons et flèches, et utilisaient probablement l'arc.

 

 

DE LA GAULE A LA FRANCE

Les Voconces, peuplade celto-ligure, occupaient les montagnes entre l'Isère et le Ventoux. Un de leurs dix-neuf districts était habité par les Vertacomicori qui donnèrent leur nom au massif. D'après l'historien romain Pline l'Ancien, ce peuple serait allé en Italie fonder la ville de Novare au VIème siècle avant Jésus-Christ.
L'époque Romaine n'a guère laissé de traces dans nos deux communes, sinon quelques sarcophages trouvés à Picot près de Saint Julien et autour de l'église de cette commune.
Au XIème siècle, le Vercors est chrétien et organisé en paroisses desservies par les chanoines de Sainte Croix-en-Dois jusqu'en 1 289, par les religieux de Saint Antoine ensuite.

 

MOYEN- AGE ET TEMPS MODERNES

A partir de 1 235, les cinq communes du Vercors drômois sont sous la suzeraineté de l'évêque de Die qui en dispute les revenus aux religieux de Saint Antoine jusqu'en 1305. L'évêque avait pour vassaux divers seigneurs et châtelains locaux qui levaient également l'impôt sur les habitants. Le château de Ravel, à Saint Julien, est un authentique château féodal. Il commandait l'entrée du Vercors au Nord-ouest par Choranche et au Nord par Rencurel. Dans le pan de mur qui en reste, on a un bel exemple des méthodes de construction que le moyen-âge avait héritées de l'antiquité : on construisait deux murs parallèles avec de belles pierres de taille entre lesquelles on bourrait en vrac d'autres matériaux.
Evêque et seigneurs pressuraient allègrement les habitants qui devaient quantité d'impôts en argent et en nature : la dîme, impôt ecclésiastique, dont seulement le 1/24ème était affecté à secourir les pauvres, la taille, les censes, etc...
Plus tard, l'évêque nomme des "fermiers", sorte de percepteurs sur lesquels ne s'exerçait aucun contrôle. Ils donnaient une somme convenue chaque année à l'évêque et gardaient pour eux le reste... Par exemple en 1 749, Monseigneur des Augiers arrentait à Etienne Faure, de Saint Julien, moyennant la somme de 850 livres par an (monnaie de l'époque) les dîmes et droits seigneuriaux de St Julien, à l'exception des droits de pâturage, chasse, pêche et forêts.
En 1 767, les communes de Saint Julien, Saint Martin, La Chapelle et Saint Agnan ont à défendre devant les tribunaux leur droit d'usage sur les forêts et de tout temps il est admis que les habitants ont le privilège de couper du bois (origine des coupes d'affouage) et de faire paître leurs bestiaux. L'évêque et les seigneurs veulent restreindre ces droits afin d'augmenter leurs profits par l'exploitation des bois, car ils sont également propriétaires des scieries soit en louant les montagnes très cher à des bergers de provence dont les 40 000 têtes de bétail, représentant quatre à cinq fois le cheptel total des quatre communes contribuent à dégrader la forêt. Il était d'usage, depuis toujours, de mener paître les animaux dans les bois. L'administration des Eaux et Forêts, née sous Louis XIV, n'avait pas le pouvoir de faire respecter des interdictions qui allaient à l'encontre d'habitudes millénaires. Les bonnes terres étaient réservées aux cultures.
Il est intéressant de retrouver, dans les patrimoines de ces nobles d'autrefois, des noms encore portés par des familles ou des lieux-dits : Faure, Malsand, Sibeud, Penchinat, Algo(ud), etc... Jean Abicel, mort vers 1 550, possédait à Saint Martin une fortune considérable dont un domaine a gardé son nom: Les Abisseaux, pluriel de Abicel. Madame de la Blachette a également laissé son nom au quartier où elle avait son domaine vers 1 746.
Louis Gauthier de la Tour, sieur de Larénier, fait construire en 1 662 - à Saint Martin - une belle demeure flanquée d'une tour, le château de Larénier ou l'Arénier. Ce nom de l'Arénier évoque non pas un insecte mais un lieu sablonneux (arena en latin). Un autre seigneur, Jacques de Lamorte, possédait en 1 673 à Saint Martin le domaine des Algouds ou château des Algouds qui lui rapportait chaque année "300 livres de tournois (monnaie de l'époque), 50 livres de chanvre (poids), 6 chapons, 1 pot de beurre fondu, 100 oeufs, des pois et des lentilles.

 

CALAMITÉS ET GUERRES DE RELIGION

L'été 1 508 fut marqué par l'apparition de la peste qui décima les populations de Saint Martin et Saint Julien. Au cours du XVIème siècle, les pauvres sont nombreux et quelques pieuses personnes font leur testament en leur faveur.
A Saint Julien, au XVIIIème siècle, existait un "domaine des pauvres" situait aux Janis, dont les revenus servaient à secourir les malheureux. Plus tard, un "bureau de bienfaisance" alimenté par de généreux donateurs fonctionne dans les deux communes selon les principes analogues.
Les guerres de religion ravagèrent le Vercors. Pris par Montbrun (protestant) repris par De Gordes (catholique) qui fait démolir les châteaux forts, de 1 573 à 1 590 le pays est sans cesse traversé par des bandes rivales, qui, sous couleur de religion, pillent et rançonnent les habitants. A la fin de cette triste période, les deux communes sont criblées de dettes, les églises en partie détruites et les villages en ruines.
Sous le bon roi Henri IV commença le relèvement, dont témoigne le vénérable tilleul de "Sully" qui orne la place de Saint Martin . Le célèbre ministre avait fait planter des quantités d'arbres, généralement destinés à ombrager les chemins du royaume qu'il avait fait remettre en état, mais plus probablement, dans le cas de Saint Martin, afin d'abriter les réunions publiques, coutume en usage au XVIème siècle. D'autres tilleuls ont été plantés à la même époque, suite à un ordre royal, notamment à Saint Jean-en-Royans et Rochechinard. Et les paysans se remirent courageusement au "labourage" et "pâturage" .

 

 

LES COMMUNES

Le mouvement communal fut bien tardif à se manifester dans le Vercors. En 1 318, Saint Julien faisait parti du mandement de Rousset, tandis que Saint Martin appartenait aux Antonins de Sainte Croix. Il semble que la plupart des agglomérations ne se soient fixées qu'au XIVème siècle. C'est seulement au milieu du XVIème siècle que les paroisses furent organisées en communes. Chaque année, à Pâques, les habitants élisaient un consul qui administrait la commune pendant un an. Les quatre consuls de Saint Julien, Saint Martin, Saint Agnan et la Chapelle avaient coutume de se soutenir dans leurs différends avec l'évêque et les seigneurs. Quand les affaires à traiter excédaient leur compétence, ils étaient assistés d'une assemblée générale composée d'habitants de la commune, généralement choisis par les consuls des années précédentes.
Le budget de la commune était loin de son importance actuelle! La taille communale assez égalitaire, était levée sur tous les habitants y compris nobles et clergé. Un collecteur d'impôts se chargeait du recouvrement moyennant 5% des sommes recueillies. Le consul était responsable et devait rendre des comptes au châtelain.
Les dépenses étaient fort différentes de ce que nous connaissons !
En 1 659, il s'agissait d'offrir des truites ou deux paires de gélinottes à quelque puissant personnage dont on sollicitait une faveur, de défrayer un déplacement à Valence (4 jours), d'acheter la poudre du feu de joie, d'aider quelques sinistrés et de payer un garde champêtre dont le salaire annuel est inférieur au prix des deux paires de gélinottes achetées à des chasseurs de Saint Martin ! Une somme du même ordre était affectée au paiement de travaux de secrétariat. Il n'était pas question de voirie, celle-ci était réduite à sa plus simple expression. Les travaux les plus urgents étaient effectués à la demande des châtelains par les paysans soumis à la corvée, sans salaire évidemment. C'est ainsi que les chartreux, dit-on, firent aménager au XVIIIème siècle le chemin du Pas de l'Allier, avec ce beau mur de soutènement qu'on admire encore aujourd'hui.

 

AGRICULTURE

Les anciens contrats de fermage et relevés de dîmes nous donnent une idée de ce que cultivaient nos ancêtres : le blé, le seigle, le méteil (mélange des deux précédents), l'orge et l'avoine, les pois et les lentilles, les raves. Le chanvre servait encore au siècle dernier à faire d'inusables chemises bien rêches! Chaque village avait son tisserand auquel les femmes portaient le fil de leur quenouille ou de leur rouet. Il n'est fait mention ni de légumes frais, ni de fruits, impossible à conserver à l'époque. Les herbes sauvages, les champignons et les fruits des bois étaient largement mis à contribution pour la nouriture: les pissenlits et crépides (appelés diversement "mouton gras", "saramiéjos", "repoursons" ), le chénopode, épinard sauvage fréquent près des lieux habités et des parcs à bestiaux, l'oseille sauvage, l'ortie, particulièrement appréciée pour sa saveur et ses vertus. A notre époque de retour à la nature, on redécouvre de vieilles recettes où ces humbles plantes des bord de chemins sont remises à l'honneur.
Les dîmes comportaient aussi des agneaux et chevreaux, des poules, poulets et chapons, des oeufs des jambons. On élève vaches, brebis et chèvres. Les transports et tractions agricoles sont plus souvent assurés par des boeufs, des ânes ou des mules que par les chevaux. La transhumance existe de tout temps. Les bergers de Provence paient à l'évêque des sommes considérables. Enfin , le miel est une denrée appréciée, le sucre étant pratiquement inconnu avant le XVIIème siècle, et la cire sert à fabriquer des cierges et des chandelles.

FORETS

Le bois, cette richesse de nos communes, fut pendant des siècles impossible à exploiter à cause de la difficulté de son transport avant le percement de la route des Goulets. On arrivait parfois, à grand-peine, à acheminer jusqu'à la plaine quelques grandes pièces de sapin recherchées et bien payées par la marine royale. On les coupait parfois en hiver afin que la neige facilite leur descente. Quand la neige était épaisse, on coupait les arbres à un mètre ou plus du sol. Certaines souches parvenaient à émettre des rejets en forme de chandeliers que l'on appelait "sarna". Ce nom est resté à une clairière située au bout de la route forestière des Vialarets. Les arbres étaient jetés dans des couloirs rocheux, des torrents. Beaucoup se brisaient en route, avant d'arriver à quelque rivière plus calme où il pouvaient être acheminés par flottage. Mais le plus souvent on fabriquait sur place jantes de roues, douves de tonneaux qui pouvaient prendre place sur le bât d'une mule.
La plus grande partie du bois exploité était transformée en charbon, facilement transportable à dos d'âne. Au 17e siècle, l'industrie métallurgique en dévorait des quantités fabuleuses. Chaque jour, une centaine de mulets lourdement chargés descendait par le Pas de l'Allier. Le dernier mulet de chaque caravane portait à son arrière-train un tablier de cuir sur lequel les morsures des loups n'avaient pas prise, et traînait derrière lui un fagot de buis dont les soubresauts étaient censés effrayer la meute. Le Pas de l'Allier garde encore la trace de ces innombrables convois. A force de poser leurs pieds toujours au même endroit sur le rocher glissant, les mules ont fini par l'user et la forme de leur sabot se voit encore à plusieurs endroits dans la roche. Ce nom, l'Allier, est tout simplement celui d'un arbre assez commun, l'alisier blanc aux feuilles cotonneuses, aux fruits rouges comestibles, peu savoureux mais jadis récoltés pour la nourriture humaine. On en mêlait paraît-il à la farine pour faire le pain. De nombreux noms de lieux évoquent un arbre : le play, érable sycomore, le Fay, ou Fau, hêtre appelé souvent fayard, tandis que la Sambue évoque le sureau, sambucus en latin. Le charbonnage fut pendant des siècles la ressource essentielle de la population montagnarde. Beaucoup de ces charbonniers étaient clandestins : poussés par la misère, n'ayant rien à perdre, ils n'avaient cure des gardes lancés à leur poursuite.
Chaque année, 15 000 arbres étaient coupés en fraude sur le Vercors.
C'est le percement des Goulets, en apportant sur le plateau une élévation du niveau de vie, qui triompha de la délinquance forestière qu'aucune répression n'avait pu réduire. Aux 19 et 20e siècle, les charbonniers étaient souvent italiens. Beaucoup ont fait souche sur le plateau. C'est à eux que nous devons la raviole, cette originale spécialité régionale. Leur vie était rude, dans des cabanes qu'ils construisaient en plein bois près de l'aire plate et circulaire où ils construisaient leurs meules. Ces aires se voient encore dans toutes les forêts. Souvent on trouve auprès d'elles un trou rempli d'une eau boueuse, réservoir qui servait à modérer les ardeurs de la combustion. Ils y passaient tout l'été avec femmes et enfants. Au début de ce siècle, une charbonnière, grande femme vigoureuse, rompue aux travaux les plus rudes, descendait du Bard au moulin de Tourtres où elle achetait cent kilos de farine. On lui chargeait sur les épaules ce fardeau qu'elle n'eut jamais pu soulever seule, et elle parvenait à le monter au Bard, environ 300 mètres de dénivelé et plusieurs kilomètres de distance. Ce chemin de croix était marqué de deux stations : un rocher et un souche d'arbre où elle pouvait appuyer sa charge pour reprendre son souffle. D'autres récits d'"anciens" font état des charges fabuleuses que les hommes et les femmes de cette époque étaient capables d'acheminer. Le sport existait à peine, on ne connaissait l'exploit qu'à travers le travail.
Outre les fruits, les champignons, beaucoup de menus produits venaient de la forêt: charpentes, manches d'outils, fagots de branches feuillues de frêne ou d'alisiers coupées en été et séchées afin de nourrir les chèvres en hiver. Dans les années 1930 encore, les enfants étaient chargés à l'automne, de ramasser les feuilles tombées, principalement de hêtre, afin de remplir les paillasses. Au début, chaudes et moelleuses, elles n'avaient que le défaut de bruisser à chaque mouvement indiscret! Mais à la fin de l'été ce n'étaient plus que de minces couchettes monacales aussi dures que du bois.
Les forêts communales sont une création de la Révolution. A la suite des nationalisations qui eurent lieu en 1789, le préfet de la Drôme arrêta le 1er septembre 1809 que les forêts du Vercors seraient divisées en 48 portions, dont 16 pour les communes qui se les répartirent plus tard, le reste étant partagé entre l'état et les particuliers. Il n'en était pas de même au cours des siècles précédents où l'évêque de Die, unique propriétaire des forêts du Vercors drômois, concédait des droits d'usage et d'exploitation à des communes ou à des particuliers.
Il est à noter cependant que les bois de l'Allier ont toujours été exploités uniquement par les deux communes de St Julien et St Martin qui y pratiquaient leurs coupes affouagères. Cette tradition, observée presque chaque année de nos jours, remonte au moins au 17e siècle !
D'après les statistiques de 1836, St Julien possédait 222 ha de forêts communales, et St Martin 371 ha. Actuellement les forêts de St Martin s'étendent sur 850 ha.
Jusqu'à la crise actuelle, la vente des coupes de bois était pour nos communes la plus importante source de revenus.

L'INDUSTRIE

Les activités industrielles n'ont jamais connu un grand développement dans nos communes de montagne. Pour la plupart, ces entreprises avaient une clientèle purement locale. Un acte daté de 1561 mentionne un "moulin vieux" à St Julien. Plusieurs moulins, surtout hydrauliques, ont existé sur nos deux communes. Le dernier n'a cessé de fonctionner, à Tourtres, que dans les années70 (en 1976). Le canal qui amenait l'eau de l'Adoin existe encore, ainsi que la roue à aubes qui en était la force motrice, unique au début, relayée à une époque récente par un moteur électrique de secours, utilisé seulement en période de basses eaux. Ce moulin traitait des blés tendres pour la farine panifiable qui était revendue aux boulangers, et des blés durs. Comme ses congénères, au fil des siècles, ce moulin était à l'usage des habitants qui y portaient le grain qu'ils avaient récolté. Depuis que les cultures de céréales ont déserté le Vercors, le dernier meunier achetait son blé à Chabeuil et fournissait principalement en farine les boulangers du plateau.
Le moulin de St Martin, sur le Buech, n'existe plus que comme nom de lieu. Quant à Moulin-Marquis, à St Julien, ce lieu à peut-être désigné un moulin, mais le "marquis" était en fait un marécage ou un terrain bourbeux. Une tradition orale fait état de plusieurs moulins et d'une scie hydraulique qui auraient existé sur l'Adoin à une époque ancienne, sans doute le début du 19e et avant. Les scies hydrauliques étaient également un élément important de l'économie montagnarde. Sous l'ancien Régime, elles appartenaient généralement à des nobles seuls assez fortunés pour réaliser cet investissement coûteux dont ils tiraient un grand profit.
Au 18e siècle, on réduisit fortement leur nombre afin de ne pas encourager les délits forestiers... En 1880 il n'en restait que deux à St Martin. Elles fonctionnaient surtout en période de crue, au printemps et à l'automne. Le lieu-dit "Les Scies", petit massif de collines sableuses situé entre St Martin et La Chapelle, n'a aucun rapport avec l'industrie du bois. Il s'écrivait "les Seyes" au 18e siècle et on peut le rapprocher de l'espagnol "Sierra" qui désigne une crête allongée, comme le mot "serre" si répandu dans les noms de lieux.
Plus populaire et familiale, l'industrie du cardage et du tissage de la laine et du chanvre se pratiquait dans chaque maison pour employer utilement les soirées de l'hiver. Les tissus de laine étaient vendus à des particuliers ou à des manufacturiers.Elle disparut progressivement au cours du 19e siècle. Toutefois, à la fin de ce dernier siècle, il existait encore à Tourtres un tisserand auquel les femmes portaient les pelotes de chanvre qu'elles avaient filées et qui servaient à faire d'inusables chemises de grosse toile raide d'un contact peu agréable. Le chanvre était encore cultivé en 1944, et certains habitants ont utilisé ces hautes herbes pour dissimuler des biens qu'ils tentaient de soustraire aux pillages de l'occupant. Mais il ne servait plus qu'à fabriquer des cordes.
Plus étonnante est l'histoire de l'usine métallurgique de Tourtres. Une industrie lourde dans nos montagnes cela paraît un peu farfelu ! Pourtant cette activité s'inscrit dans une longue tradition. Déjà, vers 1480, on avait fabriqué du fer dans le canton. Dans le Royans, à Bouvante, les moines Chartreux du Val Ste Marie fabriquaient chaque année 175 tonnes de fonte. A St Michel des Portes, au pied du Mont Aiguille, existait une industrie florissante dont les hauts revenus donnèrent des idées à Monseigneur Gabriel de Cosnac, évêque de Die. Il s'entendit , en 1734, avec trois nobles locaux, messieurs de la Tour, de Lamorte et Malsang, et les communes de St Agnan, La Chapelle et St Martin, qui espéraient ainsi se libérer de leurs dettes tout en tirant parti de leurs forêts dont le bois était difficilement transportable. A cette époque, les hauts-fourneaux, récemment inventés, fonctionnaient au charbon de bois. En août 1736, l'évêque et les trois seigneurs formèrent une société pour la construction d'une usine à fer, à Tourtres, au-dessous de la source de l'Adoin. Un canal dont on voit encore les vestiges amenait l'eau nécessaire pour actionner une roue à aube. Cette roue hydraulique, au moyen d'un système de cames, actionnait un martinet, colossal marteau de fonte de 100 kg emmanché sur une poutre horizontale, qui martelait les lingots sorti du fourneau afin de les affiner. Bâtiments et appareillages coûtèrent fort cher. La main d'oeuvre par contre était bon marché puisqu'on employait pour les gros travaux de manutention les paysans du coin et leurs animaux de trait en vertu du droit de corvée ! Pour toute gratification ils recevaient un coup à boire : c'est ainsi que le chef de chantier avait payé un jour de juin "dis sols à la janneton" pour qu'elle porte deux pots de vin à ceux qui avaient traîné avec leurs boeufs les bois du chantier.
Le minerai provenait de Darbounouse, du Briac et de Canard. Ces filons toutefois n'étaient pas très riches et furent vite épuisés. Un fourneau était en projet mais il ne fut jamais construit. Il fallait faire venir de loin le minerai, le fondre à St Laurent en Royans et remonter la fonte à Tourtres pour la travailler au martinet ! Tout cela était peu rentable. Aussi l'usine qui avait commencé à fonctionner en 1739 cessait déjà son activité en 1750. Il n'en subsiste aucun vestige. Une hypothèse malheureusement non vérifiée établit un rapport entre le quartier des Jaunes près de Tourtres et la métallurgie: on aurait logé là les Tsiganes, au teint "jaune", embauchés pour le travail du fer dont ils étaient des spécialistes appréciés.

LE DÉSENCLAVEMENT

Au début du 19e siècle, environ cinq mille personnes vivent dans les cinq communes du Vercors drômois, dont un millier à Saint Martin et la moitié à Saint Julien.
En raison des falaises calcaires qui ne laissent que des passages difficiles, voire dangereux et de toute façon inaccessibles aux véhicules à roues, c'est une population isolée, retardée dans son évolution faute de relations avec l'extérieur.
Sur le plateau également, on ne circule qu'à pied ou à cheval, les chemins n'étant pas praticables pour les attelages. A cette époque, le Vercors est la région la plus pauvre des Alpes du Nord. " Les habitants, dit un préfet dans un rapport écrit vers 1820, y vivent dans un état effrayant de misère et d'ignorance. "A quoi bon cultiver des terres si on ne peut en commercialiser les produits ? Les terres sont en friches, mais la forêt est pillée par des hommes prêts à tout pour survivre en vendant quelques charges de mulet. Un garde-forestier fut même tué à Château Julien près d'Herbouilly.
Pour desservir nos deux communes, il existait quelques chemins muletiers : le Pas de l'Allier communiquait avec Pont en Royans. Il existait aussi un chemin passant par la gorge des Grands Goulets : l'endroit le plus resserré était desservi par un pont, depuis le 14e siècle. Fautes d'entretien au 18e siècle le pont avait disparu. On l'avait remplacé par un "écharasson", un tronc de sapin auquel on a laissé des moignons de branches pour servir d'échelle afin de descendre jusqu'au torrent.
Il existait aussi depuis le 14e siècle un chemin de Die à Grenoble qui après la vallée de la Vernaison traversait Saint Martin et Saint Julien pour gagner Villard de Lans par la Balme et le pont de Valchevrière qui existait dès 1318.
On pouvait l'abréger en prenant à Tourtre le chemin du Pas de l'Ane, celui du Pas de la Sambue.
Le Pas de Saint Martin semble lui aussi fort ancien, des marches y ont été taillées pour facilité certains passages, ainsi que le Pas du Fouillet à Saint Julien. Beaucoup de ces chemins existent encore et sont balisés pour la randonnée.
A partir de 1774, diverses études sont entreprises pour l'établissement d'un chemin permettant le transport du bois. En 1792, les communes de Saint Martin et Saint Julien demandent une subvention de 2000 livres, pour remettre de nouveau en état le chemin du Pas de l'Allier qu'elles venaient juste de réparer une première fois à grands frais. Ce n'est qu'en 1834 que le conseil Général décide le percement de la route des Goulets.
Les travaux commencèrent en 1843. Ils furent difficiles : on s'aperçut très vite qu'on avait sous-estimé les problèmes techniques et le coût de l'opération !
Une dizaine d'années fut nécessaire et bien des vies humaines furent sacrifiées. On descendait les ouvriers mineurs du haut de la falaise "avec des cordes munies de bâtons en forme de croix qui leur servaient de siège". En pendulant au bout de leur corde, ils parvenaient à agripper le rocher pour y planter un piton auquel ils s'amarraient pour creuser.
Certains, ayant placé leur mine, l'allumaient et s'écartaient d'un coup de pied de la paroi, ayant calculé que la longueur du pendule qu'ils effectuaient au bout de leur corde les mettaient à l'abri de l'explosion… Erreurs de calcul, ruptures ou dévissage, les accidents furent nombreux. Ni baudriers confortables ni mousquetons ni descendeurs, des cordes en chanvres, on est loin de l'escalade et du canyoning !
Enfin, en 1854, la route des Grands Goulets est ouverte à la circulation. D'autres suivirent : Col de Rousset, Bourne etc…
L'ouverture de ces routes augmenta considérablement le niveau de vie des habitants. Tous les terrains en friche furent cultivés et l'économie rurale se spécialisa peu à peu vers l'élevage. Les vaches commencèrent à produire du lait et des veaux au lieu de débarder du bois. Des attelages descendirent les longues grumes de sapin jusqu'aux plaines…et la délinquance forestière connut une chute spectaculaire. C'est à cette époque que la tuile commença à remplacer le chaume sur les toitures, et que le tourisme commença à se développer : on appelait "trains de plaisir" des voitures découvertes dans lesquelles les touristes découvraient au pas lent des chevaux les merveilles si chèrement payées des tunnels et des encorbellements. Ils s'arrêtaient à la sortie des Grands Goulets aux "Barraques" où de luxueux hôtels avaient remplacé les cabanes de chantier. Les habitants eux-mêmes utilisaient ces "trains plaisir" pour les noces et les réjouissances.
Le Vercors faisait connaissance avec mille produits nouveaux, mobiliers ou alimentaires, et les outres en peau de chèvre ballottées sur le dos des mules étaient remplacé "par des tonneaux toujours bien accueillis".
Les gens de Saint Martin et de Saint Julien continuèrent pour la plupart à se rendre à pied aux foires de Pont en Royans, centre commercial important.

 

L'ÉDUCATION

Les premiers éléments concernant la vie scolaire remontent à 1644. Au cours d'une visite pastorale, l'évêque recommande au curé de Saint Martin d'enseigner les enfants qui lui seront envoyés. Cette instruction n'avait aucun caractère obligatoire. Plus tard, en 1681 à Saint Martin et 1705 à Saint Julien apparaissent des maîtres d'école professionnels, appelés " percepteurs de la jeunesse ". Ils venaient généralement du Briançonnais où ils retournaient l'été participer aux travaux agricoles, passant le reste de l'année à gagner leur vie loin de chez eux, comme d'autres étaient colporteurs ou ramoneurs. L'école était payante, mais les communes fournissaient au moins les locaux et une partie du salaire.
Cette école n'était pas tenue de façon régulière. Certaines années, il n'y avait pas de maître. On s'en passait…
Ce n'est que vers 1748 qu'on commence à se préoccuper des filles, dont l'instruction jusqu'alors avait été totalement négligée. Un religieux avait fait don à la commune de Saint Martin d'une propriété comportant terres et bâtiment à condition que les revenus de l'exploitation soient consacrés à l'éducation des fillettes de la paroisse. Quatre religieuses devant les enseigner. Là aussi, ce fut très épisodique !
Au cours du 19e siècle, l'affaire devient plus sérieuse car les pouvoirs publics de plus en plus, essaient de répandre partout l'instruction. Une institutrice laïque exerce déjà à Saint Martin en 1825, où une autre école est tenue par des religieuses.
Ce n'est qu'en 1881-82 que Jules FERRY envoie dans toutes les communes de France l'armée silencieuse des " hussards noirs de la République " partis combattre l'ignorance au nom de l'école gratuite, laïque, ces maîtres et maîtresses de la première génération accomplirent une tâche immense d'alphabétisation et d'unification de la langue.
Retraçons ici la carrière exemplaire, mais pas unique, d'un enfant du pays, placée à la charnière entre deux époques. Elle est née à Saint Julien en 1843, l'année où débutèrent les travaux du percement des Goulets. Elle emprunta sans doute la route toute neuve pour aller étudier à Valence où elle entra à 17 ans à l'école normale d'institutrices.
A 19 ans, elle enseigna dans divers postes avant d'être nommée, à 24 ans, d'abord à Saint Julien, ensuite à Tourtres. Les lois de Jules FERRY ne changèrent sans doute pas grand chose pour elle : à 39 ans, elles possédait une solide expérience.
Elle prit sa retraite en 1910, à 67 ans, mais ne quitta jamais tout à fait l'enseignement. Octogénaire, elle réunissait le soir chez elle les enfants de l'école de Tourtres pour les aider à faire leurs devoirs, étude précédée et suivie d'une prière. On l'appelait la " Dame ", avec respect.
C'est que la tâche était lourde ! Il n'était pas rare qu'il y eût 40 élèves par classe ! Pendant quelques années, l'école de Tourtres fonctionna même à mi-temps : les garçons le matin, les filles l'après-midi. Des élèves étaient envoyés à Saint Martin où il y avait plusieurs classes.
On parla un moment d'ouvrir une école au Briac tant les enfants y étaient nombreux. Tous les matins, une trentaine d'enfants en descendaient par les chemins pour aller s'entasser à Saint Martin dans des classes où ils étaient parfois plus de cinquante ! La classe finie vers 16h, les batailles de boules de neiges entre " quartiers " duraient jusqu'à la nuit, tout au long de la montée. Certains arrivaient à 19h chez eux.
Les devoirs, on les faisait si on pouvait. D'autres tâches pressaient davantage. Les parents étaient peu disposés à aider : ils ne savaient parfois ni lire ni écrire, ou déchiffraient péniblement. Beaucoup d'enfants manquaient à l'automne et au printemps, requis par les travaux agricoles.
Certains, les filles surtout, étaient retirés de l'école bien avant la fin de leur scolarité obligatoire " pour aider leur mère aux soins du ménage ".
On ne parlait que le patois dans les familles. " Parlez français à vos enfants ! " suppliaient les instituteurs.
Ils ont par trop bien réussi : le patois à presque disparu et avec lui toute une culture rurale.
A 12 ou 14 ans on quittait définitivement l'école, avec ou sans le certificat, et on était placé, parfois à des kilomètres, pour garder les vaches.
A présent, le regroupement pédagogique de Saint Martin et Saint Julien totalise en tout et pour tout une bonne trentaine d'écoliers de 4 à 11 ans car l'exode rural a vidé nos montagnes.

 

 

 

 

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